On ne sait pas comment tout cela est survenu. C’est arrivé d’un coup, d’un seul coup et personne ne s’y attendait, que ce soit ses amis, sa famille ou même son chat qui d’habitude sent à chaque fois les futurs changements comme les départs en vacances bien qu’il faut le dire, ses voyages se faisaient de plus en plus rare. Mais tout de même, pourquoi n’avons-nous rien vu ? Cela paraît flagrant une fois que l’on sait et tous ses appels à l’aide, c’était évident et nous n’avons rien vu. En fait, les premiers signes de son état se firent il y a quelques mois alors que tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Les sorties qu’on faisait étaient vraiment agréables et tout le monde s’entendaient bien dans le groupe. Il avait bonne mine même s’il venait de perdre son rat, rat qui vivait en harmonie avec le chat d’ailleurs ce qui donnait un aspect vraiment étrange au canapé sur lequel ils étaient toujours installés. Mais le rat qui vivait en liberté s’était éprit des produits ménagers et les conséquences en furent morbides et empoisonnées. La mort de son rat ne l’avait vraisemblablement pas touché et l’enterrement qu’il en fit dans le jardin de ses parents fut rapide. A l’époque, il était encore assez dynamique mais il ne parlait jamais distinctement de sa famille, il restait dans le mystère bien qu’il n’hantait personne avec ses problèmes familiaux.
Un moment, il mangeait allègrement le soir avec nous. Il mangeait encore et encore et cela nous étonnait tous tellement ce n’était pas dans ses habitudes. Mais une fois, alors que je passais dans sa rue, je m’étais permise de monter le voir, à son deuxième étage de ce bâtiment sombre et sobre. Il ne nous y invitait plus et l’on se voyait le plus souvent chez des amis ou alors, à l’extérieur, dans des bars et des kebabs. Ce jour où j’étais chez lui, son visage s’est désagrégé alors qu’il m’ouvrait la porte avec désolation et vraisemblablement, par obligation. J’en avais d’ailleurs été un peu fâchée mais dans son appartement ou plus précisément, dans son studio de 25m², je n’y trouvais aucune trace de nourriture, seulement des piles de ramettes de papier entreposées dans un coin, son ordinateur, son imprimante et des yogourts, des compotes que l’on n’avait pas besoin de mettre au frais. Je m’étais posé sur le canapé, à côté de son chat, tout seul maintenant, et il m’avait proposé une compote au goût pomme-fraise. J’avais accepté évidement, il faut dire qu’à ce moment, tout ce cadre me faisait peur, c’était bizarre et angoissant. Il me proposa ensuite à boire du jus de fruit, du coca-cola ou ce que je voulais. J’acceptais encore et pris l’initiative d’aller nous servir car il était occupé à se rouler une cigarette. A peine avais-je eu le temps d’ouvrir le réfrigérateur, de voir des cartouches d’encre noire en masse, un Tupperware suspect et le fameux jus de fruit près des cannettes de coca-cola qu’il me repoussait sur le côté, sortait deux cannettes et refermait brusquement la porte. J’avais failli chuter et je me retrouvais là, à le regarder fixement. Il avait l’air étrange et j’en oubliais le contenu encore plus étrange de son réfrigérateur. Les cannettes à la main, il détendit l’atmosphère en blaguant son intervention par un : « Eh ! Tu ne penses tout de même pas que je vais laisser mon invitée nous servir à ma place ! Va donc t’installer tranquillement sur le canapé ! » Son ton hilare et désinvolte me fit sourire et je retournais m’asseoir sans pour autant être totalement détendue.
Aujourd’hui, je remarque certaines choses et je peux faire les liens entre les éléments comme le fait qu’il ne parlait jamais d’histoires salaces et se mettait même à distance lorsque nous parlions de nos expériences sexuelles. C’est vrai que lui n’en avait pas beaucoup eu, et à ce que j’en savais, il n’y avait que cette histoire d’un soir après cet anniversaire bien arrosé d’un copain que nous avions fêté dans un bar. Il ne m’en avait d’ailleurs jamais parlé et, je n’étais au courant de cela que par la fille qui l’avait justement, entretenue. Il avait bien eu quelques sentiments une fois mais cela ne s’était pas vraiment bien passé, la fille ne le considérant que comme un copain. Il avait juste paru accepté quand il ne connaissait pas ce qu’il en était des sentiments de cette fille mais dès qu’il le su, il n’en reparla pas une seule fois et le sujet n’était engagé que par les autres du groupe. Il essayait de prendre cela à la rigolade je crois, car cela me surprendrait que l’on puisse guérir si vite d’une pareille blessure au cœur.
Là où son comportement sembla incontestablement inquiétant, ce fut pour les études. Il n’avait aucune motivation bien que possédant les capacités de suivre les cours mais son manque de combativité et d’envie de réussir plombait littéralement son avenir. Personne ne l’aidait en plus, chacun pensant qu’avec deux ou trois discours sur l’importance des études suffiraient. Je lui en avais tenu moi aussi et à chaque fois, il acquiesçait ce que je disais mais en fait, une fois la discussion finie, je sais maintenant que cela n’avait rien changé. Il aurait fallu le pousser à rattraper les cours manqués, à réviser et à faire toutes les choses que tout étudiant qui veut avoir son année, fait : dormir, aller en cours, parler de ses cours aux autres et faire les travaux demandés par les professeurs. Sans cela, il était voué à l’échec, à l’échec total.
C’est quand il nous a dit un soir qu’il ne voulait pas sortir, que c’était trop tard. Il avait comme excuse d’avoir un peu mal au ventre, il allait rester sagement chez lui et l’idée nous semblait logique, on ne le voyait pas débarquer avec nous au kebab comme chaque soir pour manger un grec complet sauce ketchup et ensuite se rendre au « Pink & White Fairytales », le bar où nous avions notre table attitré chaque soir à partir de 22 heures. A partir de ce soir, deux semaines s’écoulèrent avant qu’il ne veuille enfin nous revoir. En fait, cela semblait être obligé car nous avions tous prit des places pour le concert de Placebo il y a deux mois, l’un des seuls groupes de rock qu’il appréciait réellement. On s’était retrouvé à la gare, nous étions prêt à partir et n’attendions que lui qui m’avait assuré d’être au rendez-vous. Les autres s’impatientaient mais il arriva enfin. Cela faisait donc deux semaines que personne ne l’avait vu. Il avait l’air décomposé et le regard vide. Il n’avait pas été chercher son billet de train encore. En aparté, il me dit alors qu’il ne viendra pas au concert avec nous et devant mon effarement, il précipita la discussion en me disant : « Je retourne dans le 78 ce soir. Je n’ai pas vraiment envie de t’en parler puis, ce serait inutile, je préfère que nous nous quittions comme ça. On s’est un jour dit qu’on veillerait toujours l’un sur l’autre, je ne sais pas si l’on pourra tenir parole. Tu sais que je t’aime très fort alors, fais attention à toi, pour moi. » C’est alors qu’il m’embrasse les lèvres et qu’il s’en alla.
Je ne le revis plus jamais, il avait déménagé, changé de numéro de téléphone puis, j’ai appris que ses parents étaient morts il y a peu. Il avait complètement sombré dans la névrose et je ne m’en étais même pas aperçue.
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