C’est comme tous les jours. Je me réveille encore une fois, dans ce petit matin, fiévreux. Un rêve toujours et encore un rêve, ou plutôt, ce cauchemar. C’est le même qui se répète chaque nuit. Et chaque matin, je me réveille avec cette douloureuse impression d’être en Enfer. Mais rapidement la fraîcheur de la pièce me gagne. Nous sommes en octobre et l’agence immobilière n’a toujours pas mit en route la chaudière. Il fait pourtant si froid ce matin…
Je me demande pourquoi ? Ces songes me rongent et me plongent encore lorsque je suis dans ma douche. Cela doit être à cause de la température de l’eau que je laisse toujours très élevée. C’est-à-dire, de l’ordre de 35 degrés Celsius comme il est indiqué sur le bouton de réglage. La chaleur doit me faire me rappeler ces Enfers que j’aie quitté il y a peu. Et alors que les souvenirs me viennent, je me demande si ce n’est pas ici, les Enfers. La vie, la mort, que la vie, que la mort. Je ne sais pas, ou plutôt, je ne sais plus. En effet, j’ai l’impression qu’il y a encore quelques instants, je savais tout. Maintenant que j’aie coupé l’eau, le froid envahit mon corps. Les frissonnements commencent et ne s’arrêtent pas, c’est ainsi que l’on ne pense plus, lorsque préoccupé par nos sens, nous n’avons plus d’attention à accorder à notre raison. C’est sûrement pour ça que toute rébellion est impossible lorsqu’on met à l’épreuve nos sens et que l’on empêche l’assouvissement de nos besoins naturels comme la faim ou la soif. C’est encore ce cauchemar qui me désempare.
Remémoration instantanée ; perte d’équilibre, chute inévitée, j’ai le crâne fissuré. Je reste au sol, mets ma main au front, rien. Pourtant, il y a du rouge par terre. Je ne sais pas d’où il vient mais à mon avis, ça ne peut pas être le mien. Je me relève alors difficilement et m’habille. J’hésite entre le pantalon noir et le pantalon bleu. Finalement, je préfère mettre le noir aujourd’hui… J’aurais dû choisir le bleu… Je ne sais plus. Non ! Je ne sais plus rien du tout
Je vais être en retard, je le crois bien. Encore tout embrumé, je ferme la porte à clé et, passé le hall de l’immeuble, je me retrouve dehors. Il y fait froid. La brise s’engouffre dans mon cou. Je sens mes jambes se raffermir. La route va être longue, très longue. Heureusement que mes yeux peuvent parcourir cette froide beauté, présente partout, sur la terre comme au ciel. Une neige compacte qui s’écrase encore sous mes pas. C’est d’ailleurs ma saison préférée. Peut-être parce que c’est une saison morte, qui ne vient pas nous déranger ou peut-être pas. En tout cas, j’aime la neige, surtout quand arrivé au portail de la résidence, j’en ramasse dans mes mains pour en faire une boule. Mes mains sans gants compressent alors cette neige et se glacent dans ce contact prolongé. Je ne sens plus beaucoup mes mains, ma peau. Figées, à la glace, elles font fondre ses cristaux difformes.
La chaleur est en moi, même si je ne la sens pas et là, c’est des gouttes d’eau qui s’échouent au sol à côté des gouttes pourpres qui tombent de mon visage. Le froid anesthésie mes mains et ma chaleur corporelle endort mon esprit. Je continue à avancer, droit devant moi.
Voici que je me retrouve devant ma cathédrale, une belle gothique anciennement romane. Ses pics s’enfoncent dans la brume nuageuse du ciel. Je ne peux voir les anges qui y sont et leurs grimaces. Heureusement, son portail est ouvert et je m’engouffre en son dedans. Il y fait plus froid que dehors, c’est bizarre. Il y fait sombre aussi et personne ne s’y trouve, peut-être arrêté par la figure de Jésus au dessus du portail qui arrête de sa main les corps étrangers.
Je m’agenouille devant l’autel illuminant les horizons du centre de ce lieu sacré. Le Saint Esprit n’est pas ce qu’il paraît mais je suis là. D’ailleurs, la boule de neige avait entièrement fondue avant mon entrée ici et moi, je ne rougissais plus le sol. Je reste seul, là, devant cet être éternel et tout devient plus clair. Maintenant, je sais, oui, je sais.
A l’extérieur, je sais que des personnes s’amassent, oui, ils s’amassent tous autour, autour de ce corps, de ce corps inanimé. Ce corps qui a le crâne fissuré et laissant s’en échapper ce liquide rougeâtre. Ce corps qui n’a pas eu la force de franchir ce portail et qui est resté à l’extérieur, arrêté par la main de Jésus, la main de Jésus qui ne laisse filtrer des corps, que leurs âmes. Et me voici qui m’envole, m’envole et m’envole…
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