Tranche de vie d’un solitaire

Chapitre 1 : Premier jour de la rentrée

La sonnerie stridente du lycée Marceau retentit. La cour se vide, les couloirs se remplissent. Les murs de l’établissement scolaire résonnent d’un vacarme tonitruant pour, quelques minutes après, s’éteindre, en prémices de silence. Une deuxième sonnerie retentit, les cours sont commencés.

Comme toujours, il y a des retardataires qui arrivent juste au moment de cette seconde sonnerie. Je fais d’ailleurs partie de ce petit groupe composé, en dehors de ma personne, de Benjamin Vincent et de Julien Girard. Ce sont deux amis à moi sur lesquels je peux compter dans une certaine mesure. Nous nous sommes connus à l’école primaire et depuis, nous sommes devenus de bons amis. Nous ne nous étions jamais plus retrouvés dans la même classe depuis la primaire, jusqu’à ce jour, excepté en 4è et 3è, classes où j’étais en cours avec Julien.

Le professeur chargé de notre classe de première littéraire est Madame Soulier, une femme qui nous accueille avec célérité et autorité, ce qui s’associe parfaitement avec son apparence nippone : assez petite, teint pâle, chignon de cheveux noirs et raides. A notre arrivée, elle nous prie de bien vouloir gagner nos places rapidement pour pouvoir enfin commencer cette rentrée 2001 dont je ne me réjouissais que peu durant les vacances d’été.

Nous sommes tous assis à nous épier plus ou moins. Il n’y a que six garçons dans la classe, moi y compris. Ceci est assez normal dans les sections littéraires désertées par la gente masculine. Alors, nous nous sommes regroupés tous ensemble au fond de la classe, près des fenêtres. Ce rassemblement est semblable à ceux des communautés asiatiques, noires et hispaniques dans les grandes villes, notamment les grandes villes américaines. Sans le vouloir, les personnes faisant parties de minorités se regroupent, c’est un des phénomènes sociaux les plus remarquables au fil des époques, ce qui confirme l’adage : « Qui se ressemble s’assemble ».

Notre position dans la salle pourrait aussi être qualifiée de stratégique par les « étudiants hippies », ces personnes n’étant jamais totalement réveillées, ni totalement endormies. Ils ne fournissent aucun travail, ou juste ce qu’il faut pour ne pas redoubler, ni plus, ni moins. Jamais en avance, jamais en retard, sauf lorsqu’on les laisse faire. Leur jouissance relève d’obtenir une note convenable à un contrôle alors qu’ils n’ont pas du tout travaillé en cours. Bien souvent, ceci enrage les professeurs, le plus souvent dégoûtés de cette attitude néfaste et décourageante vis à vis des autres élèves qui pour la majorité, travaillent quotidiennement, mais n’obtiennent qu’une note environ égale à celle des « étudiants hippies ». Le plus souvent, ces derniers se trouvent dans la filière littéraire. Filière  qui demande le moins de travail de toutes momentanément. L’on peut généralement se reposer sur ses acquis et sur sa reflexion personnelle pour effectuer la plupart des travaux demandés et obtenir des résultats moyens. Je fais partie d’une communauté d’ « étudiants hippies ».

Madame Soulier, après nous avoir récité une phrase de bienvenue conventionnelle, nous annonce qu’elle va faire l’appel. Va alors commencer cette longue attente avec pour seuls sons, la voix inlassable du professeur et la voix de l’élève correspondant répondant uniquement par un « oui » lorsque les informations le concernant sont correctes et, lorsque celles-ci sont fausses, par une phrase justificatrice la plus courte possible.

Le premier appel d’une année scolaire se résout comme ceci : le professeur principal lit les noms et prénoms rangés par ordre alphabétique sur une feuille de papier et, après avoir vu la main levée de l’élève correspondant, lit les informations jointes à son nom. Ces dernières sont toujours les mêmes : date de naissance, régime scolaire, langue vivante 1, langue vivante 2, matière de spécialisation, options facultatives. Puis, le professeur demande à l’élève si ces informations sont exactes. Alors, l’élève répond comme expliqué précédemment.

L’appel commence, notre regroupement va prendre forme. Nous faisons enfin la connaissance des noms et prénoms des personnes qui nous entourent bien que généralement, nous ne les retenions pas plus de quelques instants à part bien sûr, ceux qui sont en marge, qui ont cette spécificité de faire réagir les gens, comme par exemple, Jennifer Lopes dont l’orthographe, à une lettre près pourrait être l’homonyme parfait de la célèbre chanteuse latino-américaine Jennifer Lopez. Le continuelle mouvement du monde a fait naître cette particularité qui, il y a quelques années seulement, serait passé inaperçue.

Lorsque nous regardions tous les tableaux d’affichages pour connaître quelle était notre classe et la salle où nous devions nous rendre, après mettre assez rapidement repéré parmi les trois classes de littérature, j’avais alors remarqué qu’en plus d’être avec deux amis à moi, Julien et Benjamin, j’étais dans la même classe que Flavie Bianconi, une fille qui était avec moi en cours l’année passée et avec qui je m’entendais bien. Déjà l’année dernière, scolairement parlant, elle espérait que nous nous retrouvions ensemble en première. Ainsi, contrairement à mes deux expériences lycéennes passées, j’arrive en terrain connu avec trois personnes que je fréquente et une amie de Flavie, Pauline Blottin avec qui je n’avais eu que de brefs entrevus durant la pause accordée, ou plutôt tolérée, entre les travaux pratiques de biologie et de physique, mais qui m’avais paru sympathique. Je ne suis donc l’appel que partiellement mais parviens tout de même à saisir pour chacun ou presque, une petite plaisanterie en pensée.

Flavie Bianconi : Bianconi ! Ah, si, si ! (prononcé à l’italienne)

Pauline Blottin : fond de tin…

Katia Canino : canigou ?

Fabien Coquery : …

Émilie Carton : carton…

Marine Dauvilliers : …

Tiphaine De Saint-Denis : Mme De Saint-Denis (prononcé à la bourgeoise)

Julie Derouet : de Rouay ?

Marie Deschamps : tiens, elle fait partie de la famille du footballeur.

Benjamin Dubois : de la famille au professeur de sport du même nom ?

Aurélie Gauthier : Jean-Paul Gauthier ?

Julien Girard : …

Carole Hammelow-Berg : origine hollandaise ?

Antoine Lang-Cavelier : c’est mon tour, je lève la main.

Mme Soulier, assise à son bureau lis les informations me concernant : 12/05/84, Anglais 1, Espagnol 2, Anglais renforcé, option mathématiques. Je répond alors du mot clé donnant accès à la poursuite de l’appel : « Oui ! ». Je suis dorénavant officiellement dans cette classe, dans une classe qui ne m’est pas totalement étrangère. Mais en même temps, me retrouver avec Benjamin et Julien en cours me gêne. Ils vont savoir, ils vont apprendre à me connaître, à connaître ma face cachée, celle qui ne se montre que peu lorsque nous sommes ensemble, mon côté solitaire et en marge de la société, à côté du monde des êtres sociables. Avant que j’ai le temps de poursuivre ma reflexion, l’appel reprend, inlassablement, sous la voix régulière de Mme Soulier.

Emmanuelle Leret : …

Vanessa Lioret : …

Jennifer Lopes : tiens, une chanteuse dans notre classe !

Aurélie Lucas : une deuxième… En plus, c’est la fille de George. Il sort quand le prochain Star Wars ?

Anaëlle Malo : Saint Malo…

Sabine Marceul : linceul…

Camille Marché (Mme Soulier a prononcé Marche, elle se fait reprendre) : ça marche le marché ?

Marie Mercelot : deuxième Marie…

Mathilde Mignon : oh, que c’est mignon !

Cécile Pellé : fille du joueur de foot ?

Jean-Maxime Renault : constructeur d’automobiles ?

Pauline Ricard : une deuxième Pauline et un Ricard pour mon grand-père avec ça, non ?

Natacha Thilique : il y a comme un hic… c’est à cause du pastis !

Benjamin Vincent : …

Sala Othonen : de quelle origine ?

Notre professeur principal après lecture des informations demande à Sala de quelle origine elle est. C’est une Finlandaise. Elle a un tin de peau assez clair et les cheveux roux. Elle semble un peu perdue dans cette classe alors que tous les regards sont sur elle. Je m’imagine déjà l’endroit où elle vit en Finlande, une maison en pleine forêt avec une neige surabondante au sol et dans les cimes des arbres nus de feuillage et des sapins : le grand froid. La différence de climat, de culture, mais surtout d’environnement a du énormément la perturber. Je ne sais pas comment elle vie cela, comment elle vit cette ouverture au monde qui lui a été proposé et qu’elle a accepté. Bien qu’elle ne soit pas dans son milieu naturel, dans son espace social, elle semble heureuse d’être parmi nous et fait preuve d’une volonté d’intégration. Je trouve cela admirable. Je ne serais pas capable dans faire autant dans les mêmes conditions.

L’appel étant terminé, Madame Soulier nous invite à lire une partie du règlement intérieur dont des exemplaires se trouvaient sur une table, à l’entrée de la salle. Étant arriver en retard par rapport aux autres, Julien, Benjamin et moi ne les avons pas vu et donc, pas prit. Cela ne nous dérange pas, nous écoutons, ou plutôt entendons les quelques élèves faisant la lecture d’extrait du règlement où l’on parle des retards, absences et dispenses ainsi que de la laïcité à laquelle chacun doit se soumettre dans l’enceinte de l’établissement.

Il est maintenant l’heure d’aller chercher nos manuels scolaires qui sont pour la première fois, prêtés aux élèves de première. Comme un seul être animé d’une force terrible, toute la salle se met en éveil par l’animation simultanée des 29 élèves de la classe. Nous sortons tous de la salle avec, à notre tête, notre professeur principale, plus petite que nous tous. Alors que nous longeons les couloirs du bâtiment de l’abbaye, chacun discute avec les personnes qu’il connaît ou avec les personnes proches de lui durant l’appel et ne se préoccupe que peu des autres. Je me retrouve donc à discuter avec Benjamin et Julien. Nos paroles sont banales en ce jour de rentrée. Nous discutons bien évidemment, comme le cadre si prête, de la rentrée, de cette rentrée, de notre rentrée, celle que nous ne voulions pas si tôt car nous nous étions habitué à nous coucher tard et en conséquence, à nous lever tard dans la matinée.

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