Ma (dé)marche

Je m’appelais Théophile Mbida. Né au Cameroun dans un minuscule village à côté de Yagoua, la ville la plus proche, située à une dizaine de kilomètres. J’allais à l’école là-bas et comme c’était une ville assez importante ; elle a aujourd’hui une soixantaine de milliers d’habitants, et tous les cours sont donnés en français. Chaque matin, je parcourais ces 10 kilomètres, courant pour ne pas être en retard dans cette région nord du Cameroun. Mes pieds ne sentaient même pas les petits gravas se trouvant sur les chemins que j’empruntais. Et, plus rarement encore, l’herbe séché et les branches mortes des petits raccourcis que je m’efforçais à prendre lorsque j’étais en retard, ce qui arrivait souvent. Je m’y étais fait à tout le temps devoir compter sur mes jambes. Surtout le soir, lorsque je rentrais de la ville, seul endroit où mes pieds nus touchaient des routes goudronnées.

Quand je retournais chez moi, il m’arrivait de faire ce chemin en marchant, en prenant mon temps à apprécier ce paysage que je savais unique. Entre terre brûlé par les rayons du soleil et la végétation luxuriante résistant année après année à ses attaques. Moi, je n’avais que rarement le temps de l’observer ce soleil. Le matin je partais alors qu’il n’était pas encore levé, je suivais les cours donnés le matin et l’après-midi, je travaillais dans le garage de mon oncle qui avait rejoins la ville depuis bien longtemps pour survenir aux besoins de ses 5 enfants. Je détestais les voitures et devoir les réparer était vraiment une corvée pour moi. La mécanique n’était pas faite pour déplacer les hommes. Nos jambes étaient là pour ça, il me semblait devoir être inconscient pour ne plus se fier à ses jambes. Les voitures ne savaient que polluer l’air, salir les routes et chemins de leur huile dégoulinante et tomber en panne. Mais surtout, ce travail au garage m’empêchait de partir à la chasse avec mon père mais je m’y résignais pour l’argent que je rapportais à la famille. De plus, à chaque fois que je partais pour la maison, un coucher de soleil s’était réservé pour moi, chaque fois différent et ma marche s’en faisait féerique.

Bien sûr le jour où mon oncle su qu’une course allait avoir lieu à Yagoua et que des gens d’Europe seraient là pour recruter ceux qui couraient le plus vite, c’est comme-ci le destin me faisait un appel. Il fallait que je gagne cette course, je le devais pour ma famille et pour moi, pour que je puisse plus tard voir le soleil, enfin, et aller chasser avec mon père afin de nous ramener assez de gibier pour nous rassasier une bonne fois pour toute. Ces gens venaient de tous les pays, ils avaient déjà fait le tour de quelques grandes villes alentours, notamment Maroua mais à ce que mon oncle en disait, ils ne devaient pas avoir recruté leur futur champion, « En ville, les gens ne courent même plus après les voleurs. ».

La course s’était bien déroulée, je l’avais faite pieds nus, comme tous les autres d’ailleurs. Aujourd’hui, ça me ferait presque rire mais je ne pourrais qu’en rester fier. J’étais arrivé dans les premiers, le troisième exactement. Deux autres de villages alentours avaient fait mieux que moi. Sur le coup, j’en avais les larmes aux yeux, je me disais que tout était fini, que ma seule chance s’était évaporée et que jamais je ne pourrais revenir au Cameroun comme les champions que je pouvais suivre sur le petit téléviseur de mon oncle à chaque fois qu’une retransmission avait lieu.

Et pourtant, on était venu me voir, c’étaient les Français, ils voulaient me faire effectuer encore quelques épreuves les jours suivants. En fait, ils m’ont fait courir sur les chemins, ils ne quittaient jamais leurs chronomètres des yeux. A croire que le temps était plus important que mes jambes.

Finalement, ils étaient allés voir mes parents, je leur avais demandé. Ils leur avaient parlé, leur avaient dit ce qui m’attendait. J’allais être préparer pour faire des championnats et j’allais être payé pour cela, pour ce que je faisais tous les jours en allant à Yagoua. Mes parents étaient ravis et j’avais tous leurs espoirs en moi, j’allais les rendre fier comme jamais ils n’avaient vraiment pu l’être.

L’arrivée en France fut pleine de surprise et de joie, du moins, les premières semaines, déjà que j’avais détesté l’avion. Les entraînements étaient très réguliers mais je devais aussi travailler à côté pour pouvoir me payer un logement. J’ai beaucoup appris sur les êtres humains durant cette période, j’aurais préféré ne pas savoir, ça ne servait qu’à être méfiant. Aussi, elles étaient partout ces maudites voitures, à chaque coin de rue, elles étaient là à avancer, à s’embouteiller sur les routes inversement proportionnelle en taille à la quantité de voiture s’entassant à chaque moment dessus.

J’avais envoyé beaucoup d’argent à mon oncle pour ma famille durant ce temps. Je pensais beaucoup à eux que je ne pouvais revoir pour l’instant. Cela me coûtait. Même le garage de mon oncle me rendait nostalgique de cette époque. J’étais même devenu un de ces gens de la ville.

Un jour, mon entraîneur était venu me parler lors de ces séances de chronométrage. Il voulait que je participe aux Jeux Olympiques d’Athènes, en 2004. Je ne le croyais pas jusqu’à ce qu’il m’apporte les documents à signer. Je ne savais plus quoi dire. J’avais alors fini mes courses et j’étais rentré chez moi. Au lieu de faire le trajet en marchant comme j’avais prit l’habitude de le faire, trop fatiguer pour courir, là, mon corps était devenu plus léger que l’air et mes jambes filaient au vent. Une fois chez moi, j’avais appelé mon oncle en toute urgence. J’étais tout excité et l’avais à peine laissé parler. Cela me fit m’entraîner avec beaucoup plus de conviction. Je pouvais devenir champion olympique. C’était beaucoup plus que les différentes courses que j’avais faite jusqu’à maintenant comme les courses régionales et nationales. Là, j’étais propulsé sur les devants de la scène.

Mais je fus vite déçu lorsque je lu enfin les papiers que mon entraîneur m’avait fourni. Quand il m’avait apprit la nouvelle, je ne lui avais pas demandé les épreuves que je ferais. En fait, je n’allais pas faire de réelles courses. Je ne serais pas champion olympiques de courses de fond, je ne ferais pas le marathon non plus. J’allais faire l’épreuve du 20 kilomètres marche. Même le 50 kilomètres ne m’était pas accordé.

Lorsque j’avais demandé des explications à mon entraîneur, il m’avait dit que des athlètes meilleurs avaient été sélectionnés. Je ne pouvais rien y faire et il fallait que je me contente – j’avais adoré ce mot – de ce que j’avais. Il me disait : « Des tas de jeunes camerounais comme toi sont prêt à prendre ta place. Alors, Soit tu fais ces 20 kilomètres, soit tu pars maintenant car je n’ai pas de temps à perdre avec des vauriens. ». L’expression m’avait beaucoup touché mais même si je lui en voulais profondément, je me disais que ce n’était que parti remise, que c’était vrai ce qu’il disait, j’allais allé à Athènes pour faire une épreuve olympique. C’était déjà une victoire mais à ce moment, je ne pensais qu’à la première place, c’était mon seul objectif.

Les entraînements s’étaient alors transformés pour l’épreuve à laquelle j’allais participais. Aussi, ils étaient devenus plus fréquents. Ce n’étaient que 20 kilomètres de marche, mais il fallait les faire en marchant, ce à quoi je n’étais pas habitué. Toutes les formalités pour pouvoir participer à cette épreuve se firent sans problème. L’épreuve de la marche, c’était la mienne, j’allais la remporter et ramener ma médaille au pays que je n’avais pas vu depuis si longtemps, ma famille allait être honorée et fier de moi, ce à quoi j’aspirais depuis si longtemps. Les Jeux étaient dans quelques semaines.

Le pire s’est produit, j’aurais dû m’en douter. Tout s’est envolé. Alors que je pensais que mon corps était plus léger que l’air, voilà qu’il est devenu plus lourd que le plomb. Je n’allais pas pouvoir faire cette épreuve qui me tenait tant à cœur. D’ailleurs, tout ce qui semblait important pour moi s’est effondré. Un matin alors que j’étais en chemin pour mon entraînement, le destin est venu donner son courou. Les passants alentours étaient interdits. La voiture m’avait percuté de plein fouet et mes rêves, eux, s’étaient dissipés. Mes jambes s’étaient affalées sur elles-mêmes, prenant des positions impossibles. A l’hôpital aussi ils n’avaient rien pu faire pour elles, je n’allais même plus pouvoir marcher, je n’avais qu’à m’habituer à ce fauteuil roulant qui me répugnait tant. Le conducteur de la voiture, celui qui m’avait volé mes jambes, mes espérances, ce que j’étais, avait prit la fuite. Et comme mon oncle m’avait prévenu : « En ville, les gens ne courent même plus après les voleurs.».

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