Selon ma montre, le train allait bientôt quitter la gare et entreprendre son voyage vers Chartres. Je n’étais pas seul à l’intérieur du wagon dans lequel j’avais élu domicile près d’une fenêtre pour mieux observer le paysage nocturne des villes lointaines que je connaissais si bien. Il y avait deux jeunes personnes assises à côté sur une banquette à ma droite. Ils me faisaient tout de même dos. C’était deux grands adolescents et de par leur allure vestimentaire, des survêtements de sport, on pouvait facilement deviner qu’ils venaient d’un milieu dit défavorisé, en marge de la société et ne survivant que par quelques combines illégales, des victimes du système comme ils disent. A quelques sièges de moi, dans ma rangée, me faisait dos une personne, la trentaine environ, sa sacoche collée sur la poitrine. Peut-être a-t-il froid, je ne le sais pas… mais j’ai plutôt l’impression que cette journée fut pénible pour lui et qu’il a emmagasiné tellement de stress durant ses heures de travail que même une fois sortit du bureau et monté dans le train devant le ramener chez lui, il a encore les muscles contractés et les réactions vives à toute sorte de bruit. Ils n’ont pourtant pas énormément de temps à vivre, pourquoi n’en profite-t-il pas plus ? Je me le demande… Quant à moi, j’avais un peu faim.
Alors que le train annonçait par signal sonore, la fermeture imminente des portes, une femme pénétra dans le wagon. Je la vis d’un rapide coup de tête. Elle venait de derrière moi. Elle longea le couloir, passant à côté des quelques autres passagers se trouvant présent. Une allure formidable et gracieuse dans cette robe noire toute de satin. Sa chevelure lui arrivait au milieu du dos et balançait de droite à gauche suivant sa marche. Tous suivaient ses pas qui suivaient une cadence diaboliquement orchestrée. Son sac qu’elle portait à son épaule droite tomba au sol, ou plutôt, elle le fit tomber. Alors elle se courba, sans s’agenouiller pour le ramasser. Elle offrait ainsi à tous, la vue de son fessier. Elle resta dans cette position quelques instants après avoir agrippé son sac, pour se relever et se retourner brutalement et ainsi surprendre tous les regards. Pour l’occasion, l’employé de bureau avait desserré de sa poitrine sa sacoche et lorsque cette femme fixa son regard sur lui, il détourna la tête, gêné par son attitude en même temps que gêné par ce regard charmeur qu’elle lui avait lancé. Les deux jeunes se regardaient et restaient ébahis à la vue de ce corps empli de féminité tout en communiquant entre eux dans un langage grossier. Le regard de la femme et son voluptueux sourire ne les dérangeait pas. Moi, je l’avais regardé comme un chasseur guettant sa proie. Elle avait réveillé en moi des pulsions qui m’étaient devenues étrangère avec le temps. Mais il y avait quelque chose qui n’allait pas. Elle ne me fit d’ailleurs aucun geste charmeur et semblait s’être momifié un moment avant de retrouver son charme provocateur.
Sans nous en rendre compte, le train était déjà en route. La vision de cette femme nous avait tous coupés de la réalité et les minutes avaient défilé telles les secondes. Elle pris finalement place sur la banquette faisant face au cadre trentenaire. Les jambes et les bras croisés, elle jouait de son voisin de banquette ainsi que des deux jeunes gens qui passaient leur temps à la regarder. Je la trouvais très mystérieuse, un peu comme moi peut-être.
La femme à la robe noire se leva d’un seul coup ce qui attira mon attention jusqu’alors portée de l’autre côté de la vitre du train, sur l’étendue de champs de blé bénéficiant en cette nuit, de la pleine lueur de la lune. L’obscure clarté de ce paysage m’avait permis de voyager par les nombreux souvenirs que cela m’évoquait, à travers mon passé, s’emplissant d’instant en instant de souvenirs nouveaux, devenant toujours de plus en plus envahissant. Le mouvement de cette femme m’avait sorti de ce qui était devenu au fil des années, un cauchemar pour moi. Elle se dirigea vers les deux jeunes gens, s’arrêtant auprès d’eux, le temps de les inviter d’un simple regard à la suivre. Ils ne se firent pas attendre et prirent le pas instantanément à la suite de la femme, longeant alors le couloir du wagon et passant à mes côtés avec un regard glaçant pour disparaître enfin de mon champ visuel.
Ils avaient, tous les trois, eu ce qu’ils voulaient. Qu’ils en profitent ! Ils finiront peut-être comme moi, à ne plus prendre aucun plaisir à ces choses là. Par contre, l’employé de bureau n’avait pas été invité. Il était resté à sa place bien sagement mais avait tout de même tourné la tête pour les voir s’éloigner, sûrement déçu de ne pas être l’un de ces deux jeunes. Il s’en voulait à lui-même aussi. Il s’injuriait lui et injuriait à mi-voix tous les éléments à sa proximité comme les sièges du train ou encore sa sacoche, symbole de son stress et d’un certain mal-être qu’il avait inconsciemment cultivé en ne changeant rien dans son mode de vie. Les remords le gagnaient tandis que je sombrais de nouveau dans mon regrettable passé.
La femme revint de derrière moi, seule. Elle offrait à ma vue son dos à moitié dénudé comme elle regagnait sa place près du cadre administratif. Me faisant face, je la regardais de mon siège, accolé à la vitre et ressentant par moment, quelques petites secousses m’étant répercutées par le biais du verre. Elle passait sa langue sur ses lèvres qu’elles mordaient par moment. Ceci me fit presque oublier l’absence prolongée des deux autres passagers. Je tournais alors la tête dans tous les sens pour me rendre compte si durant ce bref laps de temps durant lequel je contemplais cette jeune femme, ils n’étaient pas revenus à leur place. Il n’en était rien. Il ne restait qu’un sac suspendu au-dessus de l’emplacement qu’ils occupaient.
Les minutes passèrent et se ressemblaient toutes. La monotonie avait désormais prit possession du wagon tout entier. Même le paysage extérieur ne fournissait plus que des terres se confondant dans le plat de l’horizon dans la lueur constante de la lune, jamais obscurcie par aucun nuage. Ils n’étaient toujours pas revenus. Cela m’intriguait, ce n’était pas normal, ils auraient du revenir depuis le temps ! Je décida donc d’assouvir ma curiosité et me leva pour suivre ensuite le chemin qu’ils avaient emprunté tout à l’heure. Elle me regardait fixement et se dessinait progressivement un sourire sournois aux coins de ses lèvres. Elle n’était pas comme les autres.
Je parcourus les quelques mètres de couloir qui séparaient le siège que j’occupais aux portes automatiques se situant aux extrémités de tous les wagons. Je me tenais alors dans le sas faisant normalement office de lieu de passage de l’intérieur du wagon vers l’extérieur, lorsque mes yeux se posèrent tout naturellement sur la flaque de sang au pied de la porte des toilettes. J’entrepris alors d’ouvrir cette porte qui surplombait cette petite marre de sang, ce que je fis d’un geste décisif mais qui ne pu être achevé. Je ne pouvais en effet ouvrir la porte entièrement, ce qui me permettait tout de même d’entrevoir une main ensanglantée et un pied, inertes. Je pencha alors la tête à l’intérieur de cette petite cabine de toilette et vis de la sorte les corps des deux jeunes voyageurs de mon wagon. Ils étaient morts et en partie vidés de leur sang à constater du liquide vermeil recouvrant le sol de cet espace clos. Chacun d’eux avait une blessure à son cou, une morsure profonde et précise qui ne lui avait laissé aucune chance. Voilà pourquoi ils n’étaient pas revenus de cette entrevue avec cette femme, une vampire qui avait sucé leur sang, sans aucuns scrupules.
Je retournais donc sur mes pas, ne pouvant rien faire pour le sort de ces deux malheureux, tombés sous les crocs de cette manipulatrice. J’étais prêt à me rasseoir à ma place, sans faire d’histoire mais alors que je pénétrais dans l’intérieur du wagon par les portes automatiques, je ne voyais plus personne dans le wagon. La femme avait disparu, tout comme le cadre. Il ne restait que la sacoche de ce dernier au milieu de l’allée. Je marchais vers elle et une fois à son niveau, entendit quelques grognements sourds provenant de la banquette à côté. Elle continuait sa folie meurtrière. Elle mordait à pleines dents dans le cou de cet employé de bureau allongé sur la banquette, la tête sur les genoux de cette dernière. Je pris place en face d’elle. Le pauvre n’était pas mort, il était paralysé, mais conscient qu’on était entrain de lui voler la vie. La femme change de position pour pouvoir me voir en même temps que de vider cet homme. Elle m’envoi un regard plein de malice. Elle sait que j’ai découvert les corps des deux autres passagers. Elle sait aussi que je ne vais rien faire pour l’empêcher de faire la même chose à celui-ci, tétanisé par la peur et la douleur. Je la regarde elle et sa nourriture et je lui dis : « Tu t’es joué d’eux.
– Aucunement, c’est eux qui se sont laissé tenté, me dit-elle s’arrêtant pour l’instant dans son action.
– Ils n’y étaient pour rien et tu n’avais vraiment pas besoin d’autant de sang pour te rassasier.
– Je n’applique que deux principes. Un pour les vampires, le carpe diem, un autre pour les humains, le memento mori, me lance-t-elle, pleine d’arrogance.
– Profiter du jour présent. Ne peuvent-ils pas le faire eux aussi et n’en ont-ils pas plus le besoin que les vampires ?
– Justement non, les vampires ont l’éternité devant eux, une éternité qui nous rend fou à force. Mieux vaut profiter de l’instant présent, profiter de tout ce qui s’offre à nous plutôt que de penser aux temps futurs. Les humains eux, n’ont qu’une seule chose à se rappeler, c’est qu’ils vont mourir un jour ou l’autre. Je n’ai trompé personne.
– Tu as trompé leur confiance en jouant sur les apparences. Tu les as tentés.
– Peut-être, mais je ne les ai pas forcés. Notamment ces deux jeunes qui me collaient au train. Du sang pur ! il en reste d’ailleurs, me fit-elle avant de plonger de nouveaux ses canines dans le cou de cet homme dorénavant inconscient. »
Je ne trouvais rien à redire à ses paroles et restais à la contempler dans l’achèvement de son œuvre. J’étais là, impuissant devant-elle, regardant les yeux fixes de cet homme s’assécher.
Le train s’arrêta. Par la fenêtre, on pouvait voir le quai de la gare de Chartres. Nous étions arrivés. La femme repoussa le corps de sa victime sur le côté, s’efforçant de le maintenir assis et s’essuya ensuite la bouche d’un petit linge blanc qu’elle tira de son sac. Enfin, elle se leva. Je fis de même. Elle inséra alors son petit linge blanc maintenant tacheté de sang, dans la poche intérieure de ma veste tout en me disant « Imite, assimile et ensuite innove ! ». Puis elle se retourna et se dirigea vers la sortie du train. Je fis alors à mi-voix avant d’emprunter le même chemin qu’elle : « J’ai déjà bien assimilé ma chère ».
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